CEIP de PARIS
| LA SOUMISSION MEDICAMENTEUSE |
Octobre 2001
Dr S. Djezzar, Pr S. Dally |
La soumission chimique ou médicamenteuse est une pratique encore peu ou pas connue des professionnels de santé en France.
Il s'agit d'un usage criminel ou délictueux de produits psycho-actifs et dont les premières descriptions cliniques en France remontent à près de 20 ans (Poyen, 1982). Depuis, le phénomène a pris une ampleur telle, (facilitée par Internet en grande partie) qu'il devient impératif de diffuser une information fiable et surtout utile pour pouvoir prendre en charge les victimes correctement et dans des délais suffisants.
Cette soumission se définit par l'administration de substances psycho-actives à des victimes à leur insu à des fins surtout de vols ou de viols sexuels. Il existe toujours dans cette situation un agresseur, une victime et une substance chimique pouvant représenter une réelle arme. De nombreuses conséquences médico-judiciaires en découlent.
L'agresseur : est très souvent, mais pas toujours, une personne de l'entourage de la victime ou connue d'elle ce qui facilite l'invitation à la consommation.
La victime : est le plus souvent de sexe féminin, mais pouvant être un enfant (dans le cadre de la pédophilie) ou un sujet âgé (cas de détournement d'héritage).
La victime est soit endormie ou suffisamment sédatée pour permettre l'abus sexuel ou l'agression sans qu'il y ait de résistance, soit "active" mais restant sous le contrôle de son agresseur sans manifester une quelconque opposition. Ce dernier cas de figure est caractéristique des propriétés des substances utilisées (Questel, 1999).
Les substances : ont comme point commun essentiel des propriétés mises à contribution dans la soumission : elles sont sédatives amnésiantes et déshinibitrices. Le choix se porte sur les molécules à action immédiate et à demi-vie courte. Elles sont incorporées dans des boissons ou des aliments. Ceux-ci sont, par contre, ingérés volontairement par les victimes (Bismuth, 1997 ; Questel, 1998).
Elles sont représentées dans la majorité des cas par les benzodiazépines longtemps utilisées avant que d'autres molécules ayant ces mêmes propriétés soient découvertes par les agresseurs. La molécule la plus connue est le flunitrazépam dont la commercialisation aux Etats-Unis est interdite depuis quelques années en raison de son utilisation criminelle. En France, les travaux des CEIP ont permis de faire modifier, par le laboratoire fabriquant, la galénique de cette molécule en proposant une coloration foncée et une texture modifiant l'aspect de la boisson permettant ainsi d'alerter la victime.
Les autres substances sont les apparentés des benzodiazépines, les anesthésiques (l'oxybutyrate de sodium) (Djezzar, 1999), et plus rarement les phénothiazines, les antidépresseurs tricycliques et les opiacés. La prise d'alcool associée augmente les effets des substances utilisées (Bismuth, 1997 ; Questel, 1998).
La victime ne garde aucun souvenir des événements passés sous l'effet de ces substances. Le "réveil" de la victime (endormie ou confuse) dans un lieu souvent inconnu, la disparition de ses effets personnels (carte bancaire
) ou la découverte de lésions cutanées (ecchymoses) précédant généralement le retour progressif et fragmenté de la mémoire des faits, permettent à ce stade de penser à un acte de soumission.
Toute personne victime d'un tel acte ou supposée l'être doit pouvoir bénéficier d'une prise en charge rapide en raison des propriétés pharmacocinétiques des substances ingérées. Elle doit être examinée par un médecin qui n'omettra pas de pratiquer un examen complet à la recherche de signe de viol ou de violence (ecchymoses, fractures
). Le deuxième temps de l'examen, de loin le plus important, est la pratique de prélèvements sanguins et urinaires (tubes avec anticaogulant) le plus tôt possible pour la recherche de toxiques dans un laboratoire toxicologique disposant dun matériel adéquat (techniques chromatographiques et spectrométriques). Il est impératif de réaliser des prélèvements conservatoires pour une expertise ultérieure et d'inciter les victimes à déposer plainte. Pour les victimes mineures et celles qui sont dans l'incapacité de se protéger, les professionnels de santé ont, de part l'article 226-14 du code pénal, l'obligation de signaler ces actes de violence (Lagier, 1999).
Dans le cas de viol, des sérologies virales seront réalisées systématiquement et un traitement anti-VIH sera discuté si la victime est vue suffisamment tôt. Concernant les victimes de sexe féminin, une contraception en urgence leur sera administrée.
Une prise en charge médicale et psychologique sera dans tous les cas indispensable.
L'intérêt de connaître ce type d'utilisation détournée est primordial pour informer les professionnels de santé aux problèmes de diagnostic et de prise en charge spécifique et rapide des victimes. La cinétique très courte de certains produits rend leur détection quasi-impossible si la victime est vue au-delà de 24 48 heures.
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Références :
- Bismuth C, Dally S, Borron SW. Chemical submission : GHB, benzodiazepines and other knock out drops. J Toxicol Clin Toxicol 1997 ;35 :595-98.
- Djezzar S., Dally S. Utilisation détournée et soumission médicamenteuse : le gamma-OH en question. Med Leg Hosp 1999;2:29-34.
- Lagier G., Questel F., Elkharrat D., Diamant-Berger O. Prise en charge des victimes droguées à leur insu. Med Leg Hosp 1999,2(6):113-14.
- Poyen B, Rodor F, Jouve-Bestagne MH, Galland MC, Lots R, Jouglard J. Amnésie et troubles comportementaux dapparence délictueuse survenus après ingestion de benzodiazépines. Thérapie 1982 ;11 :578-78.
- Questel F, Bécour B, Dupéron JP, Galliot M, Diamant-Berger O. Soumission médicamenteuse : 4 ans dexpérience aux UMJ de Paris. Communication au 42è congrès international de médecine légale et de médecine sociale de langue française, Lille, 1998.
- Questel F, Becour B, Diamant-Berger O. Drogués à leur insu: une prise en charge souvent déficiente. A propos de quelques observations exemplaires. J Med Leg Droit Med 1999;42:77-80
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